Un frondeur invétéré : le cardinal de Retz

Un frondeur invétéré : le cardinal de Retz

© RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Gérard Blot

Date de publication : juin 2018

Inspecteur d'AcadémieDirecteur académique adjoint

Contexte historique

Graver un prince de l’Église

Gilles Rousselet (1610-1686) est un illustre représentant du monde des graveurs du Grand Siècle. D’autres graveurs participèrent à la multiplication du portrait de Gondi au milieu du XVIIe siècle, contribuant ainsi à diffuser une image popularisée du prélat parisien (Michel Lasne, Robert Nanteuil, Claude Mellan, Grégoire Huret, Jean Morin…).

La riche gravure qui représente Gondi avec deux de ses parents est inspirée du peintre Sébastien Bourdon (1616-1671). En effet, Gondi apparaît sans barrette sur la tête ; il n’est donc à ce moment-là sans doute pas encore élevé à la dignité de cardinal – ce qu’il devient en février 1652.

Analyse des images

La mise en scène de la transmission

La gravure est construite selon un sens de lecture qui remonte le cours du temps. Deux groupes se distinguent de gauche à droite. À gauche, le médaillon représentant Jean-François Paul de Gondi est porté par trois jeunes femmes admiratrices. À droite, les médaillons des portraits d’Henri de Gondi et de Jean-François de Gondi sont respectivement soutenus l’un par deux femmes difficilement identifiables, l’autre par une allégorie du martyre tenant une palme et par une allégorie de l’autorité tenant un faisceau de licteur antique.

La trompette portée par la Renommée – qui établit le lien entre les deux parties de la gravure – proclame les vertus de Gondi auprès de ses prédécesseurs, comme s’il s’agissait de chanter les louanges du jeune prélat en direction de ses illustres ancêtres. Les rapports de filiation sont ainsi symboliquement inversés : la gloire remonte le cours du temps pour rejaillir sur la parentèle du jeune prodige mitré. Les deux oncles de Gondi, Henri, évêque de Paris de 1598 à 1622 et premier cardinal de Retz en 1618 (en haut), et Jean-François, archevêque de Paris de 1622 à 1654 (en bas), apparaissent comme deux figures légitimantes de l’autorité ecclésiastique du jeune Gondi. Aux pieds de Jean-François, le plan d’une église renvoie peut-être à l’inauguration des églises Saint-Etienne-du-Mont et Saint-Eustache à Paris durant sa prélature. Cependant, le jugement que laissera son neveu de lui dans ses Mémoires est particulièrement peu flatteur.

Gondi est quant à lui admiré par une Minerve casquée. Les instruments de la mesure du monde (outils du géomètre dans le coin inférieur gauche, éléments architecturaux antiques formant un décor disparate mais grandiose) marquent les prétentions du prélat parisien à appréhender le monde par la raison et par la science, à mettre la pratique des vertus au service de son ascension sociale, ecclésiastique et politique. Les animaux symbolisent l’intersection à laquelle Gondi se place, entre la fidélité à une filiation épiscopale (le chien) et la gloire personnelle acquise par sa propre élévation (l’aigle).

Interprétation

Le portrait d’un frondeur invétéré

Gilles Rousselet met en scène la filiation entre le cardinal de Retz et ses deux prédécesseurs sur le siège épiscopal de Paris. Issu d’une influente famille d’origine florentine installée en France depuis le siècle précédent et fortement liée au renouveau catholique en France, Jean-François Paul de Gondi hérite de l’archevêché de Paris. Ses parents (ascendants et collatéraux) cumulent les charges prestigieuses (maréchal de France, général des galères, cardinal). Dans la famille depuis 1568, l’évêché puis l’archevêché (après 1622) de Paris est successivement occupé par le grand-oncle du cardinal de Retz, Pierre de Gondi, puis par deux de ses oncles, que Rousselet représente ici. Né en 1613, Gondi entre dans la carrière ecclésiastique avec brio, sans renoncer pour autant aux aventures galantes. Il devient coadjuteur de son oncle l’archevêque de Paris en 1643, c’est-à-dire à la fois son adjoint et son successeur désigné. C’est à ce poste qu’il s’engage avec passion dans la Fronde à partir de 1648, nourri par une farouche opposition au cardinal Mazarin. Une des chevilles ouvrières de la Fronde, il négocie son propre accès au cardinalat comme prix de son ralliement au roi. Celui-ci ne lui pardonnera d’ailleurs pas son attitude tumultueuse et opportuniste durant les années de Fronde. La gravure de Rousselet participe ainsi de l’entreprise de glorification orchestrée autour de la figure du coadjuteur de Paris. Gondi est promu cardinal en février 1622 et ne parvient pas à contenir ses prétentions alors que le pouvoir royal sort affermi de la guerre civile. Son arrestation sur ordre du roi le 19 décembre 1652 met un terme à son influence politique et mondaine. Après une période d’incarcération, il est contraint à l’exil et à l’errance, tout en essayant de rétablir son influence à Paris. Finalement, en acceptant de renoncer au siège archiépiscopal de Paris en 1662, il peut regagner la France, où il se tourne vers les bonnes œuvres et vers l’écriture rétrospective de soi, ses Mémoires, rédigés de 1675 à 1677, lui permettant d’accéder à une gloire posthume.

Figure éminente de la « folle liberté des baroques », selon l’expression de J.-M. Constant, « Retz aura été tout à la fois un orateur, un pamphlétiste et un causeur, un dignitaire de l’Église, un séducteur, un négociateur et un conspirateur » (M. Stefanovska).

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Bibliographie

Simone BERTIERE, La Vie du cardinal de Retz, Éditions de Fallois, 2008 [1990].

Véronique MEYER, L’œuvre gravée de Gilles Rousselet, graveur parisien du XVIIe siècle, Commission des travaux historiques de la ville de Paris, Paris, 2004.

Cardinal de RETZ, Œuvres, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1984.

Malina STEFANOVSKA, « Se voir à travers l’autre : Retz juge de Gondi », in Écrire l'histoire, 6 | 2010, pp. 115-124.

Pour citer cet article

Jean HUBAC, « Un frondeur invétéré : le cardinal de Retz »


Video: Portrait de Mgr Jean-Luc Garin