Approche historique de la folie

Approche historique de la folie

Le docteur Philippe Pinel faisant tomber les chaînes des aliénés.

© Photo RMN-Grand Palais - Bulloz

Date de publication : septembre 2008

Contexte historique

Né dans une famille de chirurgiens, le plus illustre des aliénistes français, Philippe Pinel (1745-1826), est reçu docteur de la faculté de médecine de Toulouse en 1773. Il lui faudra attendre la Révolution et la réorganisation de la médecine pour commencer, bien tardivement, une brillante carrière.

Entré comme médecin généraliste à Bicêtre, il met en œuvre le traitement de l’aliénation mentale – qui deviendra la psychiatrie – en libérant de leurs chaînes les fous de Bicêtre et, deux ans plus tard, les folles de la Salpêtrière. Dans son Traité médico-philosophique de l’aliénation mentale, il introduit la notion de traitement moral. Grâce à lui, l’insensé devient « sujet », conformément aux valeurs républicaines définies dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Ce Pinel libérateur sera, tout au long du XIXe siècle, un véritable mythe, loin toutefois de la vérité historique.

Le philosophe Michel Foucault montre en effet qu’avec le « bon » Philippe Pinel, l’asile du XIXe siècle positiviste s’inscrit dans une vision conformiste et devient le lieu de l’uniformisation morale et sociale : il « n’est pas un lieu d’observation, de diagnostic et de thérapeutique ; c’est un espace judiciaire où on est accusé, jugé et condamné ». Pour Hegel cependant, « il appartient surtout à Pinel d’avoir découvert ce reste de raison dans les aliénés, de l’y avoir découvert comme contenant le principe de leur guérison et d’avoir dirigé leur traitement d’après ce principe ».

Analyse des images

Le 25 août 1793, Philippe Pinel est nommé médecin-chef de Bicêtre par décret de la Convention nationale. Avec son surveillant Jean-Baptiste Pussin (1745-1811), il décide de libérer de leurs chaînes les hommes qui y sont internés pour aliénation mentale. Ce geste humaniste et mythique de Pinel a été immortalisé au siècle suivant par le peintre Charles-Louis Müller (1815-1892). Réplique « féminine » de la toile de Müller, le tableau de Tony Robert-Fleury (1838-1911) représente le célèbre aliéniste délivrant les démentes incarcérées à l’hôpital de la Salpêtrière où il entre en fonction le 24 floréal an III (13 mai 1795).

Debout à gauche, le médecin est vêtu d’une longue redingote noire et coiffé d’un bicorne. Il tient une canne dans la main gauche. Agenouillée à ses pieds, une femme lui baise la main droite avec dévotion. Pinel assiste à la délivrance d’une aliénée au regard absent, qui s’abandonne dans une totale indifférence aux soins du surveillant qui lui ôte ses chaînes. À l’arrière-plan, une femme dépoitraillée se tord sur le sol, en proie à une crise de démence. À droite, quelques folles entravées attendent leur libération. Derrière le médecin, un petit nombre de curieux assistent à cette scène extraordinaire. Comme Charles-Louis Müller, Tony Robert-Fleury a pris le parti de représenter « en gloire » l’auteur de cet acte humanitaire.

Interprétation

La folie n’a pas toujours été considérée comme une maladie mentale : le regard porté sur elle varie selon le contexte culturel de l’époque. Ainsi, à l’orée de la Renaissance, le fou est une figure majeure comme en témoignent les œuvres de Jérôme Bosch (vers 1453-vers 1516) ou de Pieter Bruegel l’Ancien (vers 1525-1569), mais aussi le thème littéraire et pictural de La Nef des Fous imaginé par l’écrivain strasbourgeois Sébastien Brant (1458-1521) en 1494. La folie alors fascine parce qu’on lui prête d’inquiétants pouvoirs et un savoir ésotérique : images d’apocalypse, de bestialité bouffonne, connivence avec les puissances du Mal… Cependant, dans l’Éloge de la folie, Érasme y voit déjà un égarement funeste imputable aux faiblesses et aux illusions des hommes : « Celui-ci, plus laid qu’un singe, se voit beau comme Nirée […] ; cet autre croit chanter comme Hermogène, alors qu’il est l’âne devant la lyre et que sa voix sonne aussi faux que celle du coq mordant sa poule. »

Si la Renaissance prête à la folie une dimension cosmique qui permet à celui qui en est atteint de découvrir des mondes étranges, l’âge classique va réduire le fou au silence en définissant une norme sociale qui distingue raison et déraison. En 1656, la création de l’Hôpital général, à Paris, inaugure l’ère du « grand renfermement » : le fou est interné aux côtés des délinquants, des débauchés, des marginaux et des mendiants, c’est-à-dire de tous ceux qui constituent une charge pour la société. À la fin du XVIIIe siècle, les fous sont isolés et regroupés dans des asiles : la médicalisation de la folie, considérée comme une maladie mentale, est alors possible.

  • folie
  • médecine
  • Bruegel l’Ancien (Pieter Bruegel)
  • Bosch (Jérôme)
  • Foucault (Michel)

Bibliographie

Michel CAIRE, « Philippe Pinel en 1784.Un médecin « étranger » devant la Faculté de Médecine de Paris », in Histoire des sciences médicales, XXIX, n° 3, 1995.Michel FOUCAULT, Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Plon, 1961.François LELORD, Liberté pour les insensés : le roman de Philippe Pinel, Paris, Odile Jacob, 2000.Philippe PINEL, Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale ou la manie, 1800.Claude SILVESTRE, Le « Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale » de Philippe Pinel et la philosophie des Lumières, Paris, n° 884, 1968.

Pour citer cet article

Alain GALOIN, « Approche historique de la folie »


Video: Bateson, Watzlawick, retour sur Palo Alto