De l'antibolchevisme à l'anticommunisme

De l'antibolchevisme à l'anticommunisme

  • Comment voter contre le bolchevisme ?

    BARRIÈRE Adrien (1877 - 1931)

  • Contre les valets de Staline, votez National.

    PETIT H.

Comment voter contre le bolchevisme ?

© Collections La Contemporaine

Contre les valets de Staline, votez National.

© Collections La Contemporaine

Date de publication : janvier 2006

Contexte historique

L’antibolchevisme, puis l’anticommunisme qui lui succède, surgissent et s’apaisent en France au gré de la progression et du recul du mouvement communiste. C’est un phénomène essentiellement réactif, qui s’observe notamment au moment crucial des élections.

Ainsi, les premières élections suivant la Grande Guerre se déroulent dans un contexte politique et social profondément bouleversé. L’état-major, dirigé désormais par Pétain, a opéré une répression sans précédent, en s’acharnant notamment à punir les mutinés « rouges ». Clemenceau, chef de l’exécutif de la République française, fait alors campagne sur le thème de l’union nationale et de la « menace du bolchevisme ». La Chambre élue en novembre est « bleu horizon », de la couleur de l’uniforme des anciens combattants qui y siégent en nombre.

Quinze ans plus tard, en 1934, l’antibolchevisme fait place à l’anticommunisme. Abandonnant, avec l’accord de Staline, la stratégie de lutte « classe contre classe », les communistes s’engagent alors dans le combat antifasciste. Le rapprochement des positions socialistes et communistes inquiète la droite républicaine qui vient déjà de perdre les élections de 1932 au profit d’un « nouveau cartel » des gauches. Le communisme semble désormais menacer la République de l’intérieur, après avoir été l’une des principales forces d’opposition à ce régime.

Analyse des images

L’image d’un bolchevik couteau entre les dents est particulièrement fameuse, incarnant à elle seule l’antibolchevisme et l’anticommunisme français de l’entre-deux-guerres. Cette affiche reprend la couverture d’une brochure éditée à la veille des élections de 1919, « en vente dans toutes les librairies » pour la modique somme de 50 centimes de l’époque. Son auteur, Adrien Barrière (1877-1931), était jusqu’alors connu par ses affiches pour le théâtre d’épouvante. L’unique coloration employée, le rouge, et l’inscription en gros caractères du terme « bolchevisme », conjuguent la couleur traditionnelle de la révolution à une notion politique nouvelle. Cette dernière fait ainsi son entrée dans le vocabulaire politique commun. L’aspect tremblé de l’écriture et le cadrage insolite renforcent l’aspect sauvage de la figure de ce bolchevik hirsute, mal rasé, aux traits animaux, aux yeux exorbités pour suggérer la folie. Le couteau, ustensile que les affichistes français réutiliseront souvent par la suite, n’est pas une référence complètement inédite. Elle s’inspire directement, selon L. Gervereau et P. Buton, de cartes postales éditées en France pour illustrer la sauvagerie des tirailleurs sénégalais pendant le premier conflit mondial. Le concepteur de l’image s’appuie également sur la réputation des soldats russes qui combattaient sur le front ouest, particulièrement sanguinaires. Enfin, les dents apparentes de cet être inhumain et résolument non français, le sang qui goutte de la pointe du couteau, veulent certainement réveiller des souvenirs traumatisants chez les nettoyeurs de tranchées.

L’affiche visant Staline, commandée en 1934 par le Centre de propagande des républicains nationaux, constitue l’un des avatars les plus connus de l’image antibolchevique de 1919. La comparaison avec cette dernière s’impose d’elle-même, notamment du fait de l’emploi du verbe « voter », dans les deux cas. La couleur rouge a été généralisée à l’ensemble de l’image, par teinture du papier, comme pour illustrer l’extension du mal communiste qui menace la France. La grimaçante incarnation du communisme figure cette fois au centre de l’affiche, et on reconnaît parfaitement Staline, d’ailleurs expressément nommé. Le visage est marqué là encore par une pilosité noire comme l’âtre, mais sa fonction est bien différente de celle du bolchevik de 1919. La figuration des cheveux évoque des flammèches, élément auquel l’affichiste Petit associe des oreilles pointues et surtout des yeux plissés exprimant la fourberie. Ces traits particuliers font de Staline non plus un animal, mais le Diable en personne. Quant à la moustache, elle cache une bouche aux dents invisibles, une bouche de maître silencieux régnant sur d’innombrables « valets ». Enfin le grand couteau, arme à tuer, barre l’affiche dans toute sa largeur et devient un symbole à lui tout seul. Sa longue lame fait penser à une guillotine, tandis que son manche est gravé de symboles : la faucille et le marteau pour dénoncer les communistes français ainsi que les « valets » stigmatisés par le slogan ; les trois flèches de la S.F.I.O. pour représenter les socialistes ; enfin, le compas et l’équerre pour désigner les francs-maçons.

Interprétation

Les commanditaires de la brochure de 1919 se définissent eux-mêmes par leur implantation dans la « banlieue rouge » ceinturant Paris. L’antibolchevisme précède l’anticommunisme, au moment où le parti communiste n’existe pas encore en tant que tel. Il s’agit donc d’un courant de fond de la société française, d’une tendance ultraconservatrice, antirévolutionnaire, qui s’exprime dans les milieux des entrepreneurs industriels, quotidiennement confrontés à la classe « laborieuse » et « dangereuse ».

Henri de Kerillis, fondateur du Centre de propagande des Républicains nationaux en 1926, inscrit toutefois cette tradition réactionnaire dans le respect de la République et du jeu démocratique, à la différence des ligues d’extrême droite qui fleurissent à cette époque. Il cherche en effet à redynamiser la droite parlementaire à la suite des victoires de la gauche en 1924 et en 1932. La reprise du thème de l’homme au couteau entre les dents en 1934 a d’ailleurs un sens électoral précis : elle sous-entend qu’en dépit du changement de ligne imposé par Staline au Komintern, les communistes demeurent les mêmes et représentent la même menace qu’en 1919.

Le milieu des industriels et celui de la droite républicaine insistent tous deux sur l’altérité, l’incompatibilité avec la France d’une idée et d’un parti venant de l’Orient barbare. Leurs images, surtout, sont empreintes d’une violence qui rappelle directement les horreurs de la Première Guerre mondiale et marquera durablement les esprits. Il n’est que de constater la permanence de l’image du bolchevik et la récurrence du symbole du couteau dans l’imaginaire collectif – y compris celui des communistes eux-mêmes, qui ne se privent pas de le tourner en dérision ou de le détourner à l’occasion.

  • bolchevisme
  • communisme
  • Staline (Joseph Vissarionovitch Djougachvili, dit)
  • IIIe République
  • Komintern

Bibliographie

Maurice AGULHON, La République, Paris, Hachette, coll. « Pluriel », 2 tomes, nouvelle édition augmentée, 1990.Jean-Jacques BECKER et Serge BERSTEIN, Histoire de l’anticommunisme en France, tome I « 1917-1940 », Paris, Orban, 1987.Philippe BUTON et Laurent GERVEREAU, Le Couteau entre les dents : soixante-dix ans d’affiches communistes et anticommunistes (1917-1987), Paris, Chêne, 1989.Pascal ORY (dir.), Nouvelle histoire des idées politiques en France, Paris, Hachette, coll. « Pluriel », édition revue et augmentée, 1987.René REMOND, Les Droites en France, Paris, Aubier-Montaigne, 1982.Jean-François SIRINELLI (dir.), Les Droites françaises.De la Révolution à nos jours, Paris, Gallimard, coll. « Folio Histoire », 1992.Michel WINOCK, Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France, Paris, Le Seuil, coll. « Points », 1990.

Pour citer cet article

Alexandre SUMPF, « De l'antibolchevisme à l'anticommunisme »


Video: LANTICOMMUNISME dhier à aujourdhui - Robert CHARVIN